Marie-Pascale Gildemyn

Philippe Van Snick

1993
L'Art en Belgique, tentoonstellingscatalogus

Tout comme la vie et la mort sont irrévocablement unies, de même le jour et la nuit ne peuvent être dis­sociés. Dans chacun des cas, les éléments sont à l'opposé l'un de l'autre: ils sont la condition et mê­me la garantie de l'existence de l'autre. Ensemble, ils forment des entités cohérentes.
La somme des cycles de vie et de mort, de jour et de nuit, qui se sont succédé depuis la nuit des temps constitue l'histoire de l'humanité. C'est à cette échel­le seulement que les concepts de «jour», «nuit», «vie» et «mort» acquièrent une véritable signifi­cation. Dans leur essence, ils restent immuables. Pourtant ils prennent des colorations diverses à tra­vers l'expérience de chacun: ainsi ma journée n'est pas ta journée, et ta nuit n'est pas ma nuit. De même ma vie n'est pas sa vie, et sa mort n'est pas ma mort.
Ces expériences essentiellement humaines for­ment le coeur de l'oeuvre de Philippe Van Snick. Depuis 1984, elles sont, d'une façon abstraite et ré­duites à leur essence, représentées plastiquement par des formes et des volumes colorés, au mur ou dans l'espace. A chaque fois, la primauté est donnée au bleu et au noir qui symbolisent respectivement le jour et la nuit. Ces couleurs dominantes n'apparais­sent jamais séparément, mais sont utilisées ensem­ble et se complètent comme des éléments vitaux à l'intérieur d'un ensemble.
Le bleu et le noir peuvent être utilisés sous leur forme la plus pure, comme dans Jour//Nuit, 1986 (Gand, Vooruit), dans 3650 jours/3650 nuits, 1987 (Waasmunster, GA), dans le Mur, mai 1987 (Amster­dam, De Appel) ou encore dans l'installation du Quai du Wault (Lille, 1987). Ailleurs, ils sont combi­nés avec les dix couleurs que Philippe Van Snick uti­lise depuis des années: les trois couleurs primaires (rouge, jaune et bleu), les trois couleurs complé­mentaires (vert, orange et violet), les deux non-cou­leurs (blanc et noir) qui représentent l'immatériel, et enfin l'or et l'argent qui représentent la matérialité. Dans ces cas, la valeur absolue du jour et de la nuit est relativisée. II en va ainsi dans 2 x 10 jours/10 nuits, 1985 (Liège, Place Saint-Lambert) ou dans Ephémérides, mai 1987 (Anvers, Galerie Montevideo).
La tendance à la nuance peut être encore renfor­cée par l'utilisation, dans une même oeuvre, de deux séries: une série symétrique et une série asymétri­que (les notions de "symétrie" et d' "asymétrie" dépendant des proportions entre le bleu et le noir), dans lesquelles chacune des dix couleurs revient deux fois. Tel est le cas dans (0-9) a. Série symétri­que / b. Série asymétrique de 1988 (Bruxelles, Palais des Beaux-Arts).
II arrive qu'une seule couleur soit retenue, tel le jaune dans Instability of Fundamentals (Disposition symétrique et asymétrique) de 1990 (Anvers, Zeno X Gallery). Enfin, dans une seule oeuvre, chacune des dix couleurs peut être confrontée simultanément avec une représentation jour-nuit symétrique et asymétrique, comme dans (0-9) Laura de 1991.
Une donnée simple à première vue - le Jour et la Nuit - devient ainsi le point de départ de tout un développement, tant au niveau de l'élaboration vi­suelle qu'à celui du contenu et de la signification. Ce qui, par l'effet des formes sobres, souvent même géométriques et monumentales, pourrait sembler froid et rationnel, acquiert de façon subtile une char­ge émotionnelle résultant du jeu des couleurs qui entretiennent des rapports sans cesse différents. Non seulement la zone de tension entre objectivité et subjectivité, existant à l'intérieur de la personna­lité de l'artiste, est extériorisée, mais également cel­le présente chez le spectateur se voit interpellée. Ainsi, la richesse, la complexité et la diversité de la vie humaine et des relations interhumaines sont rendues visibles et sensibles. C'est précisément la multiplicité des expériences qu'il est possible de rat­tacher à l'oeuvre de Philippe Van Snick, sans que cel­le-ci perde de sa force plastique, qui peut expliquer qu'elle continue depuis des années à captiver, et ce­la en toute sérénité.