Annie De Decker

Philippe Van Snick

1987
Quai du Wault Lille, tentoonstellingscatalogus

Pour l'exposition du Quai de Wault, Philippe Van Snick a choisi la partie centrale du rez-de-chaussée afin d'y réaliser une installation : une surface carrée d'à peu près 12 m x 12 m est partagée en deux par une passerelle de 45 cm de haut ; d'un côté une toile peinte en bleu clair remplit la surface, de l'autre côté une toile peinte en noir. Bleu pour le jour, noir pour la nuit, c'est un thème dont Philippe Van Snick s'occupe depuis deux ans. La rota­tion de la terre par rapport au soleil est l'élément physique qui domine peut-être le plus notre vie : le rythme de la lumière et de l'obscur, de l'actif et du passif, du conscient et de l'inconscient, ce sont les pôles entre lesquels l'existence se joue. Ce que nous voyons d'abord simplement comme deux surfaces de couleur abstraites, signifie à vrai dire la perception d'une des plus importantes conditions physiques de la vie, avec toutes les implications psychiques qui en découlent. La passerelle suggère ici un passage, une distance à prendre, une contemplation.

Il y a quelques mois -1-, le même thème a été exprimé en deux tas de 3.650 feuilles de papier recyclé, un tas imprimé en bleu, l'autre en noir. C'était juste et parfait. Chaque jour, chaque nuit, durant une période de dix ans, étaient présents matériellement. Nous pouvions littéralement percevoir le quotidien, mais aussi voir les dix ans comme un tout, et ensuite généraliser vers deux surfaces de couleurs symboliques.

Le thème jour et nuit apparut d'abord dans l'oeuvre de Van Snick en 1984, dans un projet de livre -2- où le bleu et le noir sont encadrés de dix couleurs : les couleurs dominantes rouge, jaune et bleu, les couleurs secondaires orange, vert et violet, les non-couleurs blanc et noir, et les couleurs métalliques or et argent.

Plusieurs oeuvres furent faites sur base de cette combinaison dont les réalisations les plus impressionnantes furent présentées à l'exposition Éphémérides à la galerie Montevideo -3-. Vingt parallélépipèdes creux, fermés en haut par une plaque de verre, sont debout sur deux rangs parallèles, dix peints en bleu clair d'un côté, dix en noir de l'autre côté. Le visiteur se promène à travers une allée de dix jours et dix nuits. Pendant qu'il marche entre les parallélépipèdes il remarque que l'intérieur de chaque volume montre une autre couleur. De là aussi le titre Éphémérides : chaque couleur se fait visible et disparaît pour une suivante. Cela donne une sensation réjouissante et solennelle, de se mouvoir entre les objets stables de jour et nuit, et de se mirer chaque fois dans un espace de couleur différente. Chaque couleur a sa propre profondeur et son rayonnement spécifique, chaque couleur appelle des associations, différentes pour chaque individu.

Dans deux autres oeuvres de la même exposition deux parallélépipèdes creux en bleu et noir sont présentés, avec cette fois les dix couleurs ensemble à l'intérieur, peintes dans dix différentes surfaces angulaires.

Depuis le début, la dualité est un des éléments les plus importants dans l'oeuvre de Philippe Van Snick. La dualité est un principe qu'il avait observé en tant qu'enfant et étudiant, et qui lui permit d'apporter une première struc­ture dans le chaos de la vie.

Né en 1946 à Gand, il fut invité dès sa 23e année à la Biennale des Jeunes à Paris -4-, où il exposa Quatre projections de façade et Synthèse de chambre traditionnelle en L. Dans cette installation il travailla cons­ciemment avec deux pôles ; il construisit deux grandes cages en forme de L, la première en bois, recouverte de coton : douce, vulnérable, entièrement fermée ; l'autre en métal, entourée de gaze métallique : solide, résistante et transparente.

Du principe de la dualité naissent en 1970 des dessins avec comme base l'étude de l'ellipse. L'ellipse construite entre deux pôles qui s'attirent et se repoussent, est comme métaphore de la vie : naissance, croissance, déchéance, mort. Après une vingtaine de dessins sur papier apparaissent des ellipses monumentales à l'encre noire sur des bâches de 3,5 m x 3,5 m -5-. La dualité est toujours le thème de l'oeuvre Relations : des sché­mas mathématiques sont reliés par des flèches, ou se repoussent. L'hyperconceptuel de ces combinaisons est en 1973 compensé, ou plutôt complété, par une projection de diapositives de traces d'avions sur un ciel rayonnant ; les skylines ont à nouveau la forme d'un fragment d'ellipse -6-.

Dix fois dix épingles dans une boîte, Épingles de signalisation, sont le point de départ en 1974, pas seulement pour une nouvelle série d'oeuvres, mais aussi pour une importante évolution dans l'oeuvre. Les dix épingles, tou­tes de la même couleur, sont piquées de façon arbitraire sur le mur. Quelques mois plus tard, par la liaison des dix points, apparaissent des chaînes métalliques avec dix maillons de différentes longueurs -7-.

Qu'il ne s'agit pas chez Philippe Van Snick de notions purement abstraites, mais d'éléments inspirés de la vie, cela apparaît clairement lorsqu'il perfore dix fois les images d'un film, ou lorsqu'il expose un herbier -8-.

Quelque peu dérivée de l'ellipse apparaît en 1977 la première série d'« Éclipses », trois formes noires élancées, trois positions possibles, « Biconvexe, plan-convexe, périscopique-convexe ». Une très belle réalisation de l'éclipse avait sa place dans le Middelheimpark, où les trois grandes formes de l'éclipse furent creusées dans l'herbe. Les formes négatives furent remplies de plâtre, et chaque éclipse de plâtre fut ensuite partagée en dix fragments, exposés comme des débris dans le pavillon attenant -9-.

Jusqu'alors Van Snick avait travaillé sans couleur. Des changements apparurent en 1978 -10- avec un travail sur des toiles pare-soleil, sur lesquelles furent projettées des parties d'éclipses. Il reprit pour cela son matériel pré­féré, la bâche, cette fois de couleur orange vif. Ensuite la couleur jaillira littéralement de ses oeuvres. Polych­rome 1 Destabilisé -11- est le nom d'une oeuvre où un rectangle fut occupé arbitrairement en dix surfaces angu­laires. Chaque partie reçut une forme et une couleur différente, et fut accidentellement et arbitrairement portée sur le mur. Comme si des fragments colorés en rouge, jaune, bleu, orange, vert, violet, blanc, noir, or et argent tourbillonnaient sur le mur et s'accrochaient quelque part. Ces pièces étaient fixées par hasard, et réparties par hasard sur le mur. II y avait tension entre hasard et décision, entre chaos et ordre. Chaque partie avait un carac­tère particulier et faisait en même temps partie de l'ensemble.

Plus tard -12-, dans une série de dix installations successives, des rectangles monochromes furent destabilisés de la même manière, c'est-à-dire dispersés en dix fragments sur le mur, et reconstruits (RE) ensuite dans un dessin qui répétait exactement les mêmes formes. Il y avait beaucoup de variations possibles avec les dix cou­leurs ; Philippe Van Snick continuera de travailler avec elles jusqu'en 1984.

Il expérimenta alors à Venise un certain noir et un certain bleu...


-1- Waasmunster, Galerij van de Akademie, 1987.
-2- Édité par Yves Gevaert, Tien Dagen. Tien Nachten, Bruxelles, 1986.
-3- Anvers, Galerie Montevideo, 1987.
-4- Paris, 6e Biennale des Jeunes, 1969.
-5- Anvers, Galerie X-One, Dynamic Mind Drawings, 1970. Groningen, Groninger Museum, 1971.
-6- Cologne, Kunstmarkt (Gal. Wide White Space), 1973.
-7- Bruxelles, Gal. Wide White Space, 1974. Cologne, Kunstmarkt, 1974.
-8- Anvers, Galerie Verelst-Poirier, 1975 et Galerie Verelst, 1976.
-9- Anvers, 16e Biennale Middelheim, 1981.
-10- Gand, Vereniging voor Museum Hedendaagse Kunst, 1978. Gand, Museum voor Hedendaagse Kunst, Art actuel en Belgique, 1979.
-11- Geldern (RFA), Haus Nieting, 1980.
-12- Bruxelles, Galerie Albert Baronian, (0-9) Monochromes destabilisés - re, 1981.